Boumalne Dades, le 17 janvier 2025 – Une table ronde littéraire d’importance, organisée par Ittran TV et soutenue par la municipalité de Boumalne Dades, s’est tenue ce vendredi dans le cadre de la 3ème édition du festival ID SGWAS, portée par l’Association Anazur. Cet événement, facilité par les efforts de M. Mjid, directeur du studio Ittran TV, dont le travail est essentiel pour la presse et le débat locaux, ainsi que par le soutien précieux de la collectivité, a permis une réflexion de fond. Animée par M. Hassan Oubrahim, président de l’Association Anazur, et réunissant l’écrivain et artiste pluridisciplinaire M. Omar Ait Said et l’écrivain-poète M. Moha Bensaine, la rencontre a dressé un diagnostic sans complaisance et formulé des propositions ambitieuses pour l’avenir de la culture amazighe du Sud-Est, désignée localement sous le terme « Asammer ».
1. L’oralité, socle identitaire en péril : Un appel à l’action institutionnelle
Le débat a confirmé l’unanimité des intervenants sur un point central : le patrimoine oral (contes, chants traditionnels d’Assamer, proverbes) constitue la matrice fondatrice et la « bibliothèque vivante » des communautés du Sud-Est. M. Omar Ait Said a souligné qu’il s’agit d’« une philosophie pratique et une école de sagesse collective » transmise de génération en génération.
Face à l’érosion rapide de ce patrimoine immatériel, les invités ont lancé un plaidoyer urgent pour des infrastructures dédiées. Leur demande principale porte sur la création d’une radio régionale, qui aurait pour mission exclusive l’enregistrement systématique, l’archivage scientifique et la diffusion large de ces trésors oraux. « Sans une telle institution, nous risquons de perdre à jamais la voix de nos anciens et la musique de notre histoire », a alerté M. Moha Bensaine. Ce projet est indissociable de la demande de création de conservatoires de musique et d’arts vocaux traditionnels, seuls capables d’assurer une transmission technique rigoureuse aux jeunes.
2. L’émergence littéraire écrite : Un dynamisme porté par la société civile
La discussion a mis en lumière un phénomène récent et prometteur : l’essor d’une littérature écrite en amazighe (tamazight) produite par une nouvelle génération d’auteurs du Sud-Est. Romans et nouvelles y explorent désormais des thématiques contemporaines, démontrant la vitalité et la modernité de la langue.
M. Hassan Oubrahim a salué le rôle décisif et pionnier des associations culturelles locales dans cet essor. Il a rappelé que son association, Anazur, a initié cette dynamique dès 2013 avec la publication de 32 ouvrages (romans, recueils, études) portant sur le patrimoine des vallées du Dadès et du Mgoun. Des structures comme « Ad Nuru » à Asammer et « Tirra » dans le Souss ont été citées comme des piliers essentiels du soutien à la création et à l’édition.
3. Les obstacles structurels : Entre précarité des auteurs et absence de cadre
Cet élan créatif se heurte à de sérieux freins structurels. L’animateur a pointé du doigt la précarité économique et juridique des auteurs, notamment l’absence généralisée de protection efficace des droits d’auteur dans le circuit éditorial associatif local. Cette faiblesse, couplée à un manque de soutien institutionnel pérenne et à des circuits de distribution confidentiels, entrave la professionnalisation et décourage de nombreux talents.
4. Une feuille de route pour l’avenir : L’université d’« Asammer » comme projet phare
Pour dépasser ces blocages, les intervenants ont esquissé une ambitieuse feuille de route. La proposition la plus marquante est la création d’une université ou d’un institut universitaire dédié à l’« Asammer », ancré dans le Sud-Est. Cette institution aurait pour missions fondamentales :
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L’enseignement et la recherche sur les variantes linguistiques locales.
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L’étude académique de la littérature orale et écrite de la région.
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La formation de chercheurs, de pédagogues et de médiateurs culturels spécialisés.
Tableau synthétique des axes de valorisation proposés pour la culture d’Asammer (Sud-Est) :
| Axe stratégique | Objectif principal | Projets et actions clés |
|---|---|---|
| Académique & Pédagogique | Institutionnaliser la recherche et l’enseignement supérieur. | Création d’une université/institut dédié à l’Asammer ; intégration des patrimoines locaux dans les curricula. |
| Médiatique & Numérique | Sauvegarder, archiver et diffuser massivement. | Lancement d’une radio régionale du Sud-Est ; constitution d’archives numériques ouvertes du patrimoine oral. |
| Culturel & Sociétal | Assurer la transmission intergénérationnelle in situ. | Soutien aux festivals (ID SGWAS) ; création de conservatoires ; ateliers d’écriture. |
| Juridique & Économique | Structurer et professionnaliser la filière créative. | Cadre juridique pour les droits d’auteur ; soutien à l’édition, à la diffusion et à la distribution nationale. |
| Critique & Communautaire | Fédérer, analyser et accompagner la création. | Développement d’une critique littéraire spécialisée ; animation de communautés en ligne. |
5. Un débat connecté : La dimension numérique comme amplificateur
La rencontre a démontré l’importance croissante du numérique. L’intégration en direct des questions du public via les réseaux sociaux par M. Oubrahim a élargi la réflexion aux enjeux de la communauté numérique amazighe, de la diffusion en ligne et des nouvelles formes d’écriture digitale, faisant de ce débat un événement hybride, à la fois local et connecté.
Conclusion
Plus qu’un simple débat, cette table ronde a été un moment charnière de prise de parole et de projection. Elle a formulé une vision claire pour la double renaissance de la culture d’Asammer : une urgence de sauvegarde pour son patrimoine oral fondateur, et un soutien résolu et structurant pour sa littérature écrite émergente. L’avenir de ce pan majeur de la culture marocaine repose désormais sur la capacité à transformer ces propositions, portées par la société civile du Sud-Est et soutenues par des partenaires engagés comme Ittran TV et la municipalité de Boumalne Dades, en politiques publiques et en projets concrets.
PAR Omar AIT SAID